Fleur bleue au fusil

Interview croisé de Frédéric Beigbeder & Gaspard Proust

Par Raphael Malkin, Photos Vincent Desailly

Pour l’auteur de ces lignes, une discussion sur ce délicieux et tellement odieux concept d’amour a tout d’un dépucelage en règle. Celui qui vous parle ne connaît pas encore l’ivresse charnelle du sentiment amoureux – pauvre de lui. Un pedigree de triste sir qui le rend donc d’autant plus curieux à l’idée de disserter sur le sujet avec deux histrions qui viennent de tripatouiller ce dernier dans tous les sens.
Cette initiation commence donc par une terrible désillusion : l’amour ne durerait que trois ans si l’on en croit le titre du film et du bouquin éponyme de ce cher Frédéric Beigbeder. Captivé par les femmes, obsédé par le temps qui passe, le romancier, aujourd’hui néo-cinéaste, propose, sur le papier, une définition tristement réaliste du sentiment amoureux, voué à s’évaporer au fil d’un temps partagé à deux. Le résultat empirique d’une vie passée à s’enflammer, à se désoler et à zapper. Pourtant, dieu soit loué, le minet presque quinqua n’a pas perdu un poil de passion malgré ses illusions envolées.  Vieux routard des relations et de ses loopings, l’écrivain est un analyste fin, caustique et surtout réaliste des atermoiements de ses contemporains, qu’il effeuille à coups de punchlines au présent de vérité générale. Le genre de casier littéraire trop souvent oublié à la faveur des faits d’armes mondains du mec. Dommage.
A l’opposé de la candeur de Frédéric Beigbeder, voilà son nouvel acolyte tout en froideur : Gaspard Proust. L’homme de scène n’a, lui, jamais eu d’illusions à perdre. A l’image de ce qu’il propose dans son spectacle « Gaspard Proust tapine », le comédien se présente sous les contours piquants du pince-sans-rire, dézingueur à tout-va, détracteur des épanchements plein de sentiments. Les deux hommes, calés chacun dans leurs cordes, font alors valdinguer l’amour jusqu’à épuisement.
Mais malgré cette différence – de taille – ces deux-là font pourtant bien la paire. Leurs mèches s’emmêlent l’une avec l’autre ; leurs dégaines bon genre s’accordent. Normal alors qu’ils se retrouvent pour leur première fois à tous les deux : première réalisation pour l’écrivain et premier rôle pour le trublion habitué des planches. Au final, plus qu’un duo ou un couple, nos deux hommes de lettres fonctionnent pourtant, ici, à la façon d’un attelage où l’un décide et l’autre exécute.  « Je suis un peu la marionnette de Frédéric » confesse Gaspard Proust à ce propos. De bon augure tant on aurait eu du mal à imaginer le jeune homme enfiler successivement et naturellement le costume d’amoureux transit, déchu, parvenu, puis transit.
Il va sans dire que la discussion qui suit virevolte au gré de l’ironie et du second degré déployés par nos deux interlocuteurs. Ne prenez pas tout pour argent comptant, imaginez de grands éclats de rire au détour de chaque saillie.

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« Le film, c’est le même pitch qu’Intouchables : vous avez Gaspard en handicapé total de l’amour et Louise Bourgoin qui joue le rôle d’Omar Sy. » FB


L’amour dure trois ans est un film qui traite d’amour. Parlons en…

Frédéric Beigbeder : Vous vous voulez nous parler d’amour ? Oh, et bien Gaspard a une drôle de blague à ce sujet. Figurez-vous qu’il compare volontiers le bruit à l’écho de clapotis qui caractérise l’acte sexuel avec le son d’une gifle infligée par le dos d’une tongue sur une raie manta. Ça, c’est du Cioran, ça mériterait d’être publié dans la Pléiade.

Gaspard Proust : Oh, si c’est pour y rentrer pour une phrase…

Donc, reprenons. Je voulais donc vous parler d’amour. La première chose qui m’est venue à l’esprit après avoir vu le film, c’est le souvenir d’un vieux cours de lettres au cours duquel mon professeur de l’époque avait disserté sur Stendhal et sa vision de l’amour – je ne sais plus dans quel bouquin d’ailleurs. L’auteur expliquait que si jamais les hommes ne s’étaient pas préoccupés de formaliser le concept d’amour, nous n’aurions pas autant d’emmerdes aujourd’hui. Vous en pensez quoi ?

FB : Je crois qu’il s’agit d’un passage de la Chartreuse de Parme pendant lequel le comte de Mosca déclare « Si le mot « amour » est prononcé entre ces deux-là, je suis perdu ». C’est assez intéressant, cela veut dire que, dans le cadre de l’amour, les mots font naître le sentiment. Dire « je t’aime », c’est tomber amoureux. J’aime cette théorie.

GP : Au secours ! C’est totalement faux. Moi, je dis « je t’aime » quand je sais que je ne suis pas amoureux. Le mot permet de cacher le reste. Je me mets à parler d’amour quand je sais que je ne risque plus rien.

FB : Ça, c’est une autre hypothèse que Voltaire – je crois – a énoncé quand il a balancé que « la parole a été donnée à l’homme pour lui permettre de cacher sa pensée. »

GP : C’est Talleyrand qui a dit ça…

FB : C’est très Gaspardproustien surtout.

Si nous n’avions pas conceptualisé l’amour, serions-nous plus légers, plus simples dans notre façon de concevoir nos sentiments ?

FB : Vous voulez dire qu’il faudrait éradiquer toute littérature et toute poésie pour se prendre moins la tête ?

GP : Mais la littérature est là, justement, pour pallier au manque d’amour. La littérature, en fait, c’est la preuve que l’amour est un échec. C’est ma petite théorie à moi ça.

Vous n’avez toujours pas répondu à ma question : les choses ne seraient-elles pas plus simples si nous n’avions pas l’amour comme point de fixation de nos crispations ?

FB : Mais, vous vous posez un problème qui n’existe pas. C’est trop tard, c’est foutu, le mot existe. Souvenez-vous de Tristan et Yseult, souvenez-vous de Roméo et Juliette. Depuis, l’humanité est fichue. Et puis moi, toutes ces complications, elles me passionnent. Là, limite, vous êtes en train de m’expliquer que le sujet de mon film n’a aucun intérêt (rire tonitruant). Mon film et mon livre traitent de questions qui touchent particulièrement ma génération et, peut-être, les suivantes. Je pense à l’usure du désir, à pourquoi rester avec une même personne toute sa vie au lieu de changer tous les soirs, au fait que l’amour soit possible ou non dans une société hédoniste. Ah, le fameux hédonisme, cet ennemi du couple ! Au final, il y a au moins un point positif avec l’apparition du mot amour, c’est que cela a donné un sujet de conversation aux gens.

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« Aujourd’hui, on doigte plus l’ordinateur qu’autre chose en fait. » GP


Justement, pourquoi autant d’artistes dissertent-ils et glosent-ils sur l’amour ?

GP : Parce que tout le reste est satisfait. On n’a plus faim, on a nos petits loisirs, il faut donc bien un endroit où placer quelques pulsions et quelques sentiments. L’amour, c’est un divertissement de riches, de ceux qui ont résolu tous leurs autres problèmes. Je trouve que l’amour, c’est très utilitaire. Alors après, en parler, ça fait toujours débat, ça permet…

FB : … de faire des livres…

GP : …et d’occuper sa journée. Vous savez, c’est assez compliqué d’occuper sa journée quand on a déjà petit-déjeuné et déjeuné.

FB : On parle beaucoup d’amour parce qu’effectivement, cela nous occupe et puis parce que cela fait vendre aussi, ne nous leurrons pas. Comme le dit Marc Marronnier, le personnage principal du film, l’amour est une opération commerciale. C’est une publicité pour la boutique blanche des galeries Lafayette. A notre époque, c’est devenu une sorte de carburant pour vendre des produits. Tenez, j’aime bien cette idée parce que Stendhal ne l’a pas dite. (sourire)

Dans cette optique, vous pensez que les gens ont été nombreux à lire le bouquin et vont sur ruer peut-être voir le film parce que l’histoire parle, justement, d’amour ?

FB : Ouh, je vous trouve très optimiste ! Oh Seigneur faites que vous ayez raison. Mais je ne pense pas que les gens vont se « ruer » parce que ce n’est pas un sujet original du tout…

GP : Mais ça n’a jamais été traité Frédéric, qu’est-ce que tu racontes ?! Au cinéma, l’amour ? Ce sujet est terriblement novateur ! Heureusement que Visconti et les autres sont morts pour ne pas subir cette humiliation-là. Je peux vous dire qu’Intouchables, ils vont arrêter de le projeter quand on sortira, c’est une évidence ! Dans la fourchette basse des cinq millions d’entrées, j’espère qu’on en fera, au moins six. L’histoire qu’on vous propose, c’est un pamphlet total. On aurait même pu l’intituler Bagatelle pour un ovaire. Rendez-vous compte, on doit le comprendre le pauvre Marc, on parle quand même de l’histoire d’un type qui se lasse de sa femme mannequin ! C’est inimaginable.

Enfin, la mannequin se lasse aussi…

GP : Oui, m’enfin, faut pas voir tout ça par le petit bout de la lorgnette…

FB : On peut dire que Anne s’est lassé de voir son mari se lasser. C’est un phénomène de lassitude contagieuse. Au fond, avec ce film, ce qui m’intéressait, c’était de parler de l’usure du désir dans une civilisation du désir. Nous vivons dans une époque où tout n’est que séduction. Dans ce cadre, un couple qui s’use, qui ne se désire plus, c’est un crime, c’est un péché mortel. Tout repose là-dessus, il faut faire désirer aux gens des tas de choses. Un mec qui bande plus, une nana qui n’a plus envie… C’est ce que je voulais décrypter.

GP : Notre société a inventé un truc formidable : le remplacement. Aujourd’hui, on peut passer d’un être à un autre et ça, c’est quand même très très jouissif.

Enfin, c’est le cas depuis un certain temps quand même…

FB : Oui, mais aujourd’hui, il y a Facebook et ça change tout. On peut zapper plus facilement. Là, avec Facebook, tu peux dire à ta femme : « J’ai 1 257 nanas plus jolies que toi, qui sont là, derrière la porte, et qui attendent. »

GP : Je ne voudrais pas vous lire ici tous les messages que je reçois sur Facebook, surtout pour un homme comme moi, extrêmement banal physiquement, mais c’est quand même assez honteux ce qu’il m’arrive. J’ai déjà reçu un message d’une femme ayant vu mon spectacle : « Bonjour, je suis un vagin soumis, je me marie très bien avec le Sauterne, bonne journée. »

Vous lui avez répondu ?

GP : Non c’est une folle…

Il n’y avait pas Facebook au moment de la publication de L’amour dure trois ans en 1997. Est-ce que la façon d’envisager l’histoire du bouquin est différente selon que l’on soit en 1997 ou en 2011 ?

FB : C’est certain. Et c’est ce qui m’a amusé. Adapter mon propre livre aurait pu être un exercice stérile sans les quinze années d’écart. Dans le roman, il y a cette phrase : « Au 20ème siècle, l’amour est un téléphone qui ne sonne pas. » Avec le film, il a fallu transformer ça sous forme d’un texto. Les progrès de la technologie ont rendu obligatoire pas mal de transpositions de ce genre.

GP : Il ne faut pas oublier la masturbation. Avant, elle se faisait surtout sur papier et désormais, elle se fait devant un écran. Aujourd’hui, on doigte plus l’ordinateur qu’autre chose en fait.

FB : Et il y a aussi les sextoys. Mon film est sûrement le premier du genre à montrer à l’écran, un sexe de femme en boîte, le fameux Tenga. Un vrai pot de yaourt.

GP : C’est assez étonnant de voir que l’on peut simplifier la femme à l’extrême. C’est quand même une image assez sordide, c’est affolant. Avec une poupée gonflable, il y a encore une once de sympathie pour un être, mais là, on se retrouve avec un cube ! Et quand on pense que certains tueurs en série réduisent les femmes à l’état de Tenga…

Le Japonais ?

FB : Oui Issei Sagawa, il avait transformé une Hollandaise en Tenga.

GP : C’est marrant qu’aucun de ces mecs n’ait jamais pensé à déposer un brevet pour le Tenga.

FB : Hum, je pense que cet entretien augure bien de la promotion du film…

Et dans trente ans, à quoi ressemblerait l’histoire du film ?

FB : Je ne connais pas le futur, mais ça risque d’aller vers une consommation toujours plus frénétique.

Louise Bourgoin serait remplacée par Tenga…

FB : Je ne suis pas sûr que ce soit très flatteur pour le travail de l’actrice… Mais oui, ça serait l’histoire d’un type qui se ferait larguer par un Tenga et qui retrouverait un autre Tenga tout neuf.

GP : Ou il quitterait sa femme pour un Tenga.

FB : On n’est pas très poètes là, hein.

Oui, nous ferions mieux de revenir à l’amour. À ce titre, il semble qu’il y ait encore un domaine qui manque d’amour : la politique. Pourquoi ?

FB : C’est sûrement dû à l’échec des grandes idéologies du XXe siècle. Leurs dérives meurtrières ont ridiculisé la notion d’amour en politique. C’est con, à l’origine, le communisme semblait avoir en son sein quelque chose de très romantique. Quelque part, les révolutions ont dû être le fruit de pulsions amoureuses. Bon, peut-être que chez Hitler, c’était moins le cas.

GP : Le mec avait un rapport un peu compliqué à l’amour je crois. Plus sérieusement, s’il y a si peu d’amour en politique, c’est pour une raison très simple : l’amour ne se décrète pas. De fait, ça ne peut pas être un sujet politique, on ne peut pas faire une loi façon « Aimez-vous ! ».

FB : Et puis, pour revenir aux idéologies meurtrières du XXe siècle, c’est précisément à cause d’elles, que l’on a aujourd’hui beaucoup de mal à réintroduire du romantisme en politique. A la rigueur, de nos jours, la seule personne qui soit romantique en politique, c’est peut-être François Hollande. N’oublions pas que ce dernier veut « réenchanter le rêve français ».

GP : Mouais. Moi, je vois le romantique comme quelqu’un qui se fout du bonheur collectif, qui est fondamentalement individualiste.

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« On n’aime plus des gens pour ce qu’ils sont, on aime l’amour. »  FB


Vous pensez que certains grands événements de l’Histoire ont été provoqués indirectement par les amours personnels de certaines grandes figures politiques ?

GP : Regardez la guerre de Troie par exemple (le siège de la ville par le roi Midas fait suite à l’enlèvement de sa femme, Hélène, par le prince troyen, Pâris – ndlr). C’est dingue, une scène de ménage, ça peut vraiment foutre en l’air une région.

FB : Ça peut également inspirer une Odyssée cela dit.

Aujourd’hui, il semblerait que les hommes politiques français tiennent à afficher leur amour en public, Nicolas Sarkozy en tête…

GP : Je préférerais une attitude plus austère. Je trouve que nos dirigeants manquent de pudeur alors que c’est tellement plus propre, tellement plus élégant. Dans le genre, le Général de Gaulle, c’était classe. Le type avait une vraie décence.

A l’opposé de ce qui se fait donc aujourd’hui. En ce qui l’amour et donc le couple, dans le film, la mère de Marc Marronnier parle de ces mecs devenus des « couilles molles ». Vous pensez que la virilité est quelque chose qui se perd aujourd’hui ?

FB : La masculinité se transforme et j’essaie d’en parler oui. Et l’homme se féminise, la femme se libère, et ça a des conséquences dans les relations hétéros. Aujourd’hui, on voit de plus en plus de types qui aspirent la morve de leur gamin au square…

GP : Ça me désole moi, cette image de l’homme qui porte son bébé enturbanné contre sa poitrine. C’est anti-sexy au possible. Encore une fois, je n’aime pas ce genre d’affichage. A la rigueur pour une photo de mode, mais pas plus.

Marc Marronnier est-il une couille molle ?

GP : Oh, c’est un petit poussin qui a besoin de son petit amour pour continuer à ne pas être ennuyé. De toute façon, quand on est vraiment amoureux, on est toujours un peu une couille molle.

FB : Moi, je constate que quand je suis amoureux, je me transforme en une sorte de toutou, un gentil toutou.

Et Gaspard ?

GP : Je ne sais pas très bien. Tomber amoureux, c’est un rôle de composition pour moi. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai accepté de faire ce film : pour essayer de comprendre ce que peut ressentir, et comment peut se transformer un homme qui est amoureux (rire de Fréderic Beigbeder). Au final, pendant tout le tournage, j’avais ce petit rire qui raisonnait dans me tête : je me disais que tout ça était quand même bien grotesque. Être amoureux ? Trois ans ? Franchement, je veux bien pendant une journée, voire deux, et encore sans compter le dîner. Chez moi, ce sentiment se détériore très vite parce que ça n’a rien d’essentiel. Enfin, là, je parle plus du rapport entre un homme et une femme. Ça, c’est accessoire, c’est amusant. En fin de compte, je crois que ma vie ne se résumera jamais à essayer de trouver une femme dont je pourrais être amoureux. Je trouve ça grotesque.

Et enfiler le costume du personnage de Marc – qui tombe donc amoureux – ne vous a vraiment pas fait changer ?

GP : Ça m’a plutôt conforté dans ce que je pense de l’amour. Aujourd’hui, les gens sont malades du sentiment, ils pensent tout le temps qu’ils ont besoin d’être amoureux de quelqu’un. Quand on quitte une fille – moi, je ne lui donne plus de nouvelle et, peu à peu, elle comprend qu’il y a un problème – la nana explique régulièrement cette situation par le fait que l’on a rencontré quelqu’un d’autre. Mais non ! On peut avoir envie d’être seul et ça, très peu de gens le comprennent ! Les gens ont très peur de l’image de la solitude ; socialement, c’est mal vu.

FB : Malgré ma niaiserie qui est à vomir pour lui (éclat de rire de Gaspard Proust), il y a peut-être un point sur lequel je suis d’accord avec Gaspard : dans notre société, on surestime le sentiment amoureux au détriment des êtres. Le centre du message de ce film – s’il y a un message – c’est que l’on n’aime plus des gens pour ce qu’ils sont, on aime l’amour. Du coup, ce qui nous fait souffrir, ce ne sont pas les gens mais une espèce de drogue, une illusion du genre de celle qui nous fait penser à quelqu’un toute la journée, qui nous fait battre le cœur.

GP : Les gens ne sont pas contents d’avoir le cœur qui bat. Regardez l’affaire du Mediator…

FB : C’est peut-être un moyen pour les gens – y compris moi – de sentir qu’il leur arrive quelque chose, de se sentir vivre. Certaines personnes sont protégées de ça. Moi, je suis tombé dans le panneau. Pauvre de moi puisque l’amour, c’est quand même dangereux, ça peut rendre malheureux.

GP : Alors là, je ne suis pas du tout d’accord avec ça. L’amour, ça ne peut pas rendre malheureux. Bien sûr que non ! Si, en tant qu’absolu, l’amour n’est que pour le beau et le bien, ça ne peut pas être synonyme de malheur. Même quand une personne vous quitte, si vous savez qu’elle est plus heureuse maintenant, ça ne peut que vous rendre heureux également. Vous aimez quelqu’un pour ce qu’elle vit, par pour ce que qu’elle vous apporte ! En revanche, c’est le désir et la possession qui rendent malheureux.

FB : Ou l’ennui, la passion… Cette conversation est déprimante.

Est-ce que, personnellement, vos parcours amoureux ont fait évoluer votre conception de l’amour ? Vous êtes plus blindés ou plus niais qu’il y a quinze ans ?

FB : En ce moment, j’essaie de retrouver une certaine naïveté. En fait, je refuse de vieillir, je ne veux pas être blasé. Quand j’y repense, le film, c’est un peu le même pitch qu’Intouchables : vous avez Gaspard en handicapé total de l’amour et Louise Bourgoin qui joue le rôle d’Omar Sy et distrait l’handicapé en distillant un peu de fraîcheur dans son existence d’infirme.

GP : Oui, c’est Intouchables sans les contingences techniques. On n’a pas à se soucier de savoir si la batterie marche pour faire fonctionner le fauteuil de l’handicapé.

Mais de manière plus personnelle, Gaspard, votre encéphalogramme amoureux est plat depuis quinze ans ?

GP : Mais quel jugement ! (rire) Vous bossez pour Voici ? Mais mon encéphalogramme n’a jamais été plat. Il a toujours été très vivace. Un encéphalogramme amoureux plat, cela traduit une petite relation où chacun va s’inventer sa petite histoire pour gérer son petit ennui. Ce n’est pas mon cas.

FB : Ce type est horrible, c’est le mec le plus nihiliste du monde! (rires)

Gaspard, vous n’avez jamais été fleur bleue ?

GP : Votre question est très orientée…

FB : Je pense que l’on peut être sado-maso dès le départ, ça arrive. Au final, en filigrane de tout ça, on sent bien que c’est la question du temps qui importe le plus quand on parle d’amour. Et c’est le sujet véritable du film. Il faudrait quand même essayer de comprendre pourquoi on est si obsédé à l’idée de conjurer les aspects éphémères de l’attirance physique, en tenant un engagement durable. Ça doit remonter à Platon et à son idée d’âme sœur, on a trop intégré ce concept peut-être… Et la peur d’être seul aussi.

Parlons, cette fois, un peu plus concrètement du film. Un premier film pour vous deux, en tant que réalisateur et acteur. Deux puceaux quoi…

FB : C’est un peu le bal des débutantes oui. Je trouvais ça intéressant que l’on débute en même temps. Peut-être que cela nous a poussé à prendre une certaine liberté par rapport à ce qui était défini au départ.

Est-ce que vous aviez, justement, au départ, envisagé de façonner beaucoup plus le personnage de Gaspard Proust ? Quand on voit le film, on a l’impression que le personnage de Marc Marronnier est Gaspard Proust. Ils ont les mêmes fringues, la même coupe…

FB : Et pourtant Gaspard Proust n’est pas Marc Marronnier. Dans le film, Gaspard a un vrai rôle de composition. Ce mec n’a jamais été marié, ni donc divorcé, et il n’est pas vraiment dépressif. Ce ne sont vraiment pas les mêmes personnes.

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« Cet entretien augure bien de la promotion du film… » FB


On a toujours fait un parallèle entre Frédéric Beigbeder et ses personnages.  Pourtant, Marc Marronnier a un truc que son créateur n’a pas : le côté pince-sans-rire. Ce que Gaspard Proust a par contre. Est-ce que, finalement, Proust ne serait pas le double cynique de Beigbeder?

FB : Chercher un acteur pour jouer Marc Marronnier a été assez compliqué. Il me fallait quelqu’un qui sache jouer un répertoire doux et amer à la fois, pas aussi brut que pouvait l’être Jean Dujardin dans 99 francs. Quand je suis tombé sur Gaspard, je me suis dit que j’avais trouvé une silhouette qui permettait d’incarner l’inquiétude, la maladresse et la timidité de mon personnage – le côté cynique ne comptait pas tant que ça finalement. Ce qui m’intéresse chez Gaspard, c’est qu’il a en lui une certaine fêlure – apportez-lui vite une bassine, quand je parle de ça, il se met généralement à vomir.  Marc Marronnier – et Gaspard – n’est pas un séducteur façon Casanova ; il est plus proche d’un Woody Allen. Il n’est pas super à l’aise, il bégaye.

Mais attention, ce n’est pas le vrai Gaspard que l’on voit dans le film. Dans la vie, ce mec ne pense pas comme Marc Marronnier. Vous imaginez vraiment Gaspard, allongé sur un lit, en train de demander à Joeystarr s’il a déjà souffert en amour ? Non, ce n’est pas réaliste.

GP : Je pense être plus cynique dans la réalité oui. (clin d’œil)

Gaspard, vous vomissez vraiment quand Frédéric explique que vous avez des fêlures et que vous n’êtes pas si cynique ?

FB : Il pourrait me péter la gueule pour ça, vous savez.

GP : Nan, mais faut pas croire, je suis quand même un romantique, oui. Sauf que pour moi, le romantique n’a rien du crétin qui allume des bougies dans sa salle de bain et tapisse la baignoire de pétales de rose en balançant à sa nana « Viens ma chérie, tout ça, c’est pour toi ». Ça, c’est tout sauf du romantisme. C’est du dégueuli intégral.

Mais pourquoi ?

GP : Parce qu’il y a une sorte de mise en scène dans tout ça qui m’énerve.

FB : Dans une époque de Saint-Valentin perpétuelle où tout est « jeune-fillisé », ce que dit Gaspard est assez courageux. Et de manière peut-être un peu surprenante, je suis d’accord avec lui sur certains points. Le mariage par exemple – je me suis marié deux fois – ça me fait gerber.

GP : Surtout quand la mariée est enceinte et que le mari lui caresse le ventre pour se souvenir de sa propre contenance… Mon Dieu, quelle horreur.

FB : En fait, il faut revenir à la source de mon livre. Quand je l’ai écrit, j’étais révolté. Je me suis marié très jeune avec une femme très belle et très intelligente. J’ai tout fait comme il fallait pour faire plaisir à ma famille et à la société, j’ai bien appliqué tout ce que mon milieu bourgeois m’avait enseigné et ça s’est terminé en désastre. Au final, j’ai eu l’impression de me faire avoir. J’ai écrit mon bouquin à ce moment-là.

Et c’est ce que vous pensez toujours aujourd’hui ?

FB : Oui, je continue de penser que l’amour sert à vendre de l’électroménager.

GP : Sur ce point-là, je ne serais pas aussi radical que Frédéric. Même si cela reste très contextuel, il peut quand même y avoir quelque chose de très touchant dans un mariage.

Le vôtre par exemple ?

GP : Pardon ? (énorme rire de Frédéric Beigbeder). Hum, peut-être que je pourrais me marier mais cela ne durerait qu’un temps. Faut vraiment arrêter de ramener toute notre vie à un rapport homme/femme, c’est tellement scolaire comme type de raisonnement. L’amitié est un type d’amour parfaitement honorable selon moi, ça peut rendre très heureux.

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« On parle quand même de l’histoire d’un type qui se lasse de sa femme mannequin ! » GP


Pourquoi, selon vous, les spectateurs qui vont voir vos deux noms accolés l’un à l’autre sur l’affiche du film vont trouver ça, somme toute, assez logique ? Pourquoi, dans l’imaginaire collectif, vos personnages sont assez proches ?

GP : C’est parce que l’on est tous les deux très bien accueillis au Grand Journal.

FB : Ça doit être morphologique : on a le même tarin et le même menton. Oui, il y a une vraie « prognathisation » de la comédie française. Enfin, plus sérieusement, c’est peut-être parce que l’on retrouve, dans le spectacle de Gaspard, le même type d’aphorisme que dans mes livres. Gaspard est capable d’incarner ce que j’écris avec l’esprit qu’il faut. Il est capable d’être drôle et léger en balançant des phrases assez pessimistes, du genre « l’adultère rend adulte » et le « divorce est un dépucelage mental ». Bon, dans son spectacle, il traduirait plus ça par l’assassinat d’une raie par une tongue mais, au final, on se rejoint quand même. Et puis, surtout, tous les deux, nous n’avons en fait aucune volonté de rédiger un petit traité sur l’amour, on ne se prend pas pour Elisabeth Badinter.

Vous avez un autre point commun : vous avez eu tous les deux, une première vie avant votre carrière artistique… (Gaspard Proust a été gestionnaire de patrimoine et Frédéric Beigbeder a bossé dans la pub – ndlr)

FB : Nous avons eu une vie de bureau, la vraie vie quoi. Aujourd’hui, il y a peu de personnalités du spectacle ou de la littérature qui ont, justement, bossé « dans la vraie vie » – quoique si Michel Houellebecq. Peut-être qu’avoir connu ce qu’est de se réveiller le matin pour faire un boulot que l’on n’aime pas, en pensant à la fin du mois, a peut-être eu une influence sur nos vies d’artistes. On doit se dire inconsciemment que ce l’on fait doit absolument marcher, sinon on va devoir retourner au bureau. Cette première vie nous a peut-être aussi donné une certaine lucidité sur les choses. Par contre, je ne parlerais pas d’honnêteté parce que nous sommes des escrocs…

Comment avez-vous fini par embrasser une carrière plus bohème ?

GP : Par lassitude pour mon premier boulot. Ça s’est passé comme pour un rapport amoureux. J’ai suivi un parcours classique et puis je me suis rendu compte, peu à peu, que ça m’emmerdait.

FB : Moi, j’ai été beaucoup plus lâche. Pendant longtemps, j’ai été journaliste, romancier et salarié d’une agence de pub à la fois. J’ai publié mes trois premiers romans en étant pubard à côté. Et puis, un jour, j’ai publié un bouquin qui taillait mon métier – 99 francs – et je me suis fait virer. Mon licenciement a facilité ma nouvelle vie.

Gaspard, vous n’avez jamais eu envie de pasticher votre ancien milieu dans votre spectacle ?

GP : Aucune envie. Je n’ai jamais trouvé suffisamment intéressant le milieu des banques pour en parler sur scène. Je m’en fous et puis je suis très pudique, je n’ai pas forcément envie de parler de moi. Je trouverais assez prétentieux de faire ça. Les gens qui font ça, ce sont vraiment de pauvres gens !

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« J’ai essayé de louer des putes mineures pour le corrompre. »  FB


Dans le film L’amour dure trois ans, il y a quand même un certain pastiche de la vie de Frédéric Beigbeder. Surtout la partie mondaine de cette dernière dont vous vous foutez quand même allègrement…

FB : Au contraire de Gaspard, j’ai une réputation qui me précède. Ça fait vingt ans que j’incarne, pour certains, une suffisance, une arrogance, une vie nocturne. Je trouvais ça très amusant de pasticher tout ça. J’ai saupoudré le film de Montana, de prix de Flore, d’Hôtel Amour. Tout ça n’est qu’un canevas facile, avec au milieu, un Marc Marronnier qui s’en prend plein la gueule. On est vraiment dans l’autodérision totale. On s’amuse avec l’image publique dont les habitudes sont les miennes, on s’amuse avec l’intelligence du spectateur, plus que si on racontait Avatar. Mais bon, pour le côté mondain, il y a quand même certaines scènes de nuit qui ont sauté. Je ne voulais pas trop en faire non plus, c’était trop attendu je pense. Ca avait déjà été fait pas mal par Jan Kounen, le réalisateur de 99 francs. Juste, j’aime bien cette scène où le personnage dit qu’il ne sortira plus jamais de sa vie et que la scène d’après, il sirote de la vodka dans la godasse d’une nana.

C’est un peu vous, cette incohérence ?

FB : Oui, c’est un peu l’histoire de ma vie.

Vous n’avez jamais essayé de vous tenir à cet engagement ?

FB : Tous les matins. Mais je crois que je souffre d’un manque de volonté.

Alors pourquoi vous essayez encore de vous y tenir ?

FB : Cela tient de la culpabilité chrétienne. Ma mère m’a toujours dit que si l’on avait la gueule de bois, c’est parce que l’on est puni d’avoir trop bu. Je crois qu’un jour, j’écrirai un petit bouquin qui s’appellera « Eloge de la culpabilité ». Le sentiment d’être coupable et dégoûtant, d’avoir trop joui, couplé à une éducation catholique, enfantent quelque chose de très sain. La culpabilité m’a poussé à faire des tas de choses. J’ai beaucoup écrit par culpabilité. La culpabilité est un moteur.

Et cette culpabilité chrétienne tient toujours le rôle de chape de plomb ?

FB : Je me sens toujours aussi coupable quand je sors. Je sais que je pèche et que je vais aller en enfer. Pour ça, Gaspard a de la chance, il n’est pas noctambule comme moi. On a dû quand même l’emmener dans quelques soirées pour qu’il appréhende mieux son rôle.

GP : J’ai découvert l’ivresse sur ce tournage oui. Le Montana, le Baron, je ne connaissais pas avant.

Frédéric vous a perverti quoi…

GP : Pas certain, après le tournage, j’ai arrêté de sortir.

FB : J’ai essayé de louer des putes mineures pour le corrompre définitivement mais ça n’a pas marché.

Vous n’avez pas envie, un jour, de prendre le contre-pied total de ce pourquoi on vous connaît aujourd’hui et de vous attaquer à un domaine, un sujet qui vous est inconnu ? Vous, Frédéric, le premier bouquin que vous avez publié quand vous étiez chez Flammarion, était consacré aux altermondialistes…

FB : Je crois que ça ferait rire la terre entière. On reprochait à Sagan de ne parler que des bourgeois et de n’écrire que sur les bourgeois. Et puis un jour, elle a écrit un livre sur les paysans. Évidemment, toute la critique lui est tombée dessus. Je crois que c’est bien de parler, avant tout, de ce que l’on connaît. J’ai une belle citation d’Oscar Wilde à ce propos : « Si Robert Chiltern, le personnage d’Un mari idéal, était un banal employé, l’humanité de sa tragédie n’en serait pas moins poignante. Je l’ai situé dans les hautes sphères de la société parce que c’est l’un des aspects de la vie sociale que je connais le mieux. Pour écrire avec aisance, on doit écrire avec connaissance. » Merci de votre attention. J’ai tendance à penser qu’un véritable écrivain, c’est celui qui écrit toujours un peu le même livre. J’aime quand un artiste a un univers bien défini et qu’il planche toujours sur le même type de problèmes. J’aime, par exemple, que Patrick Modiano parle toujours des mêmes quartiers de Paris. Je pense, pour ma part, que je vais vieillir et gâtifier en continuant d’écrire sur les deux ou trois choses qui m’intéressent le plus. Je me vois mal faire La guerre des étoiles, un western ou une comédie musicale en rap, ni sur la grotte d’Ouvéa hein.

GP : Oh, ça aurait été intéressant si le personnage de Marc quittait sa femme mannequin pour la chanteuse Zaz quand même.

Pourtant, on découvre quand même Joeystarr en mondain parfait.

FB : Mais il l’est dans la vraie vie aussi. Au final, je n’ai rien inventé. Au passage, j’ai adoré relooker Joey avec des costumes de velours. Il n’avait jamais porté ces vêtements-là et depuis, il ne peut plus s’en passer. J’aime penser que je suis le nouveau styliste de Joeystarr.

GP : Dans le genre, je pense que Vincent Delerm a du souci à se faire.

Bande annonce de « l’amour du trois ans »

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