Une belle pantalonnade

Focus sur l’allure du détenu. Ce n’est pas parce qu’on porte un uniforme que l’on est obligé de ne pas faire attention à sa dégaine hein. Eclairage sur le sagging, ce look venu des prisons et affiché en bas de chez vous.

Par Vadim Poulet

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Un peu monsieur Jourdain, le bourgeois gentilhomme de Molière qui ignorait parler en prose jusqu’à ce qu’on le lui dise, j’ai, avec beaucoup de kids de mon âge, pratiqué le sagging sans le savoir. Dans les années 2000, ce port du baggy, le plus lâche et le plus bas possible afin de dévoiler le plus possible de son caleçon sans perdre son fut, on y venait par le skate, sans lui connaître d’autres origines. On était jeunes et naïfs.

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Contre mauvaise fortune bon coeur

Cette « pratique » est née il y a plus de vingt ans dans les prisons américaines, et contrairement aux petits blancs qui cherchent aujourd’hui à choquer leurs darons, à l’époque, ce n’était pas un choix. Le sagging est en réalité le résultat de la conjonction de la distribution à l’aveuglette d’uniformes de taulards dans les prisons et de l’interdiction de porter une ceinture (et de mettre des lacets) pour prévenir les suicides, les combats trop violents et les règlements de compte au nœud coulant. Résultat logique: des futals trop grands qui pendent sous les hanches, où des jambes suffisamment écartées les empêcheront de tomber. C’est de là que vient cette démarche de pingouin si caractéristique, celle de ce bon vieux Omar Little dans la série The Wire ou des anti-héros de Down By Law. Image d’Epinal du taulard cliché: chicano ou renoi, mastoc tatoué à la dégaine menaçante qui tient la prison sous sa coupe, baggy sous les hanches et boxer blanc en étendard.

Cette pratique aurait pu rester à l’isolement en cabane si le monde du hip-hop, notoirement inspiré de toute cette culture hors-la-loi, n’avait pas hustlé pantalon sous les hanches à partir des années 90. C’est sans surprise que des gosses, blancs ou renois, se sont mis à les imiter, sans que personne ne se soucie de savoir d’où ça venait vraiment : si les fans copiaient des rappeurs, ex-taulards eux-mêmes ou copiant des taulards, le maillon original de la chaîne s’est perdu. Si une théorie très douteuse veut que le sagging ait pu permettre, entre autres fonctions, de signaler son homosexualité, nul doute qu’il ait été chargé d’une connotation libidineuse par les rappeurs qui l’ont repris. Le baggy bas de fond d’Easy-E (figure du gansta rap, fondateur de Ruthless Records et leader du groupe Niggaz With Attitude) est un élément du machisme cher à la rue. « Why you wear your pants like that? – I wear my pants like this, fo’ easy access baby » (« Pourquoi portes-tu ton froc comme ça? – Pour la sortir plus facilement », en substance) chantait-t-il sur « We Want Eazy ».

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Ton caleçon a mauvaise presse…

Hyper répandu, le sagging est aujourd’hui une cible de la bien-pensance US qui s’ingénie à le faire interdire pour cause d’indécence. Il est ainsi banni dans plusieurs villes, et soumis à des amendes ou à des peines de prison dissuasives (500$ jusqu’à six mois de prison à Delcambre dans l’Etat de Géorgie). De leur côté, les écoles font usage de moyens drastiques pour faire respecter les règlements vestimentaires tandis que campagnes de pubs anti-sagging sont légion dans tous le pays. Il ne fait donc pas bon prendre l’air aux US, et, ici comme là-bas, les initiatives mentionnées provoquent un certain malaise.

Apparaissent visés les jeunes renois, accusés de véhiculer un imaginaire violent, voire de favoriser la violence en montrant leur boxer : la démarche sagguée pleine de swag défiant serait un pied de nez (ou un bras d’honneur, au choix) à l’autorité. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il ne s’agit pas d’une initiative WASP aux relents de racisme, ce ne sont pas des cinquantenaires blancs comme un linge qui ont peur des voyous au pantalon baissé qui veulent interdire le sagging.

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Mais surtout chez tes daron

Aujourd’hui, les saggers sont pointés du doigt par des édiles en majorité noirs, qui leur reprochent de donner une mauvaise image de la communauté. Ils s’instaurent en rempart contre ces émissaires du ghetto, mauvais garçons vaguement rappeurs et sûrement dealers au prochain corner. La vieille rengaine des vieux afro-américains installés, obnubilés par l’intégration et le déclassement, l’illustration éloquente d’un conflit générationnel. Grosso modo, le sagging choque une vieille génération noire, conservatrice et moralisatrice, qui associe la tendance aux voyous. Une thèse soutenue par Michael Eric Dyson, prof de socio à l’université de Georgetown et auteur d’un bouquin intitulé Réflexions sur le Hip-Hop. La communauté noir américaine intégrée aurait selon lui assimilé le mythe WASP du sagging synonyme de comportements antisociaux.

Pour Jesse Palmer, noir comme l’ébène, vieux comme un chêne, et président du conseil municipal de Meridian, dans le Mississippi, interdire le sagging est un signe de bon sens lancé en direction des jeunes : « It’s more or less for their benefit for them to dress decent and go out and get themselves a job ». Texto, ça ne peut leur faire que du bien de s’habiller décemment, de sortir et de se trouver un taff, puisqu’il est évident que les racines du chômage chez les jeunes afro-américains sont dans leurs pantalons.

Les écoles de Floride sont toutes concernées par une loi qui réprime le sagging, adoptée à l’unanimité dans un sous-comité consacré à l’éducation. Proposée par une démocrate noire, Hazelle Rogers, la législation devrait, d’après ses propres mots, être bénéfique à l’emploi des jeunes, à leurs succès scolaires, et à la famille. No shit. Ces décisions sont assez controversées, ne seraient-ce que parce qu’elles peuvent entraîner des dérives : une loi floridienne précédente avait été déclarée inconstitutionnelle après qu’un adolescent ait passé une nuit en prison pour avoir porté son pantalon trop bas.

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Le sagging, une mode antiaméricaine ?

L’idée sous-jacente, c’est que le sagging sape l’American Dream, encourage la stigmatisation, flingue l’intégration, menace le sacro-saint Melting Pot étasunien, pourtant Salad Bowl depuis longtemps. Un refrain pas nouveau, puisque la NBA a interdit depuis belle lurette les fringues labellisées ghetto (survêtements, chaînes et médaillons visibles, bandeaux, etc.), des évènements qu’elle sponsorise au prétexte que le style hip-hop dégage une image qui détourne le public classe moyenne blanco du basket. Une rengaine malheureusement aussi chantée par ceux qui montent au créneau pour éteindre l’incendie et défendre les saggers… tout en jetant inconsciemment de l’huile sur le feu. C’est le cas de l’Union Américaine des Libertés Civiles : sa directrice exécutive Debbie Seagraves, prototype de vieille fille à chats un peu déconnectée de la rue, se plaint que ces lois soient faites pour stigmatiser un style né dans la culture noire. S’il y a un fond de vérité dans sa déclaration, le fait que les responsables des lois anti-sagging soient en grande partie noirs ne crédibilise pas vraiment son cri au racisme. Surtout quand la ligne de défense la plus efficace s’est révélée être celle des libertés civiles.

En fait, la lutte contre le sagging rappelle un peu la politique du chiffre, illustrée aussi dans The Wire par cette chasse aux petits bras délinquants dealers. S’attaquer à la face visible de l’iceberg, le plus facilement associée à la criminalité, effacer les traces de la prison, ce stigmate qui dérange, par un raccourci plus ou moins logique : un sagger est un repris de justice en puissance, et ce particulièrement dans le Sud. Pas étonnant que la Lousiane ait été le premier Etat à réussir à adopter une telle loi puisque l’état présente un des plus haut taux de criminalité du pays et un taux d’alphabétisation inverse qui favorisent le délit de sale gueule permanent.

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Try again

Cette tendance à l’interdiction est un but qui laisse sans voix, tant le sagging est devenu un phénomène apolitique, sans histoire, partagés tant par les jeunes blancs petits bourgeois que par les adolescents blacks, sans aucun lien avec la culture des taulards. Larry Harris, rappeur de Miami interrogé par le New York Times en 2007 niait avoir été inspiré par le style pénitencier, et se plaignait que les dirigeants ne comprennent pas le langage du hip-hop. Le sagging est un phénomène culturel mainstream, qui imprègne sans distinction le rap, le skate, le snow et toute une cohorte de sports extrêmes, comme une sorte de trait d’union entre le ying et le yang d’une génération. Et si le sagging était la ceinture qui tenait ensemble des kids qui n’ont autrement pas grand-chose en commun ?

En tout cas, il est difficile d’imaginer que les ceintures apparaissent et se serrent dans un futur proche. La police de la ville de Meridian est déjà découragée devant une loi qui interdit le port du pantalon trois pouces sous la taille et qui semble plutôt coton à faire respecter. Si l’histoire est pleine d’enseignements, il serait bon de se souvenir des Zooties. Ces immigrants latino ont été renvoyés dans les cordes en 1942 après le vote d’une loi restreignant la commercialisation du tissu : leurs larges costumes étaient jugés plus ou moins antipatriotiques en temps d’effort de guerre. Mais la législation n’a pas eu les effets escomptés, puisqu’elle a au contraire renforcé le caractère identitaire de la mode Zooties. Zooties, saggers, même combat: la stigmatisation du sagging, quelles qu’en soit les raisons, risque de ne pas avoir d’autre effet que de s’assurer que la pratique ne disparaîtra pas de sitôt.

Mais, une dernière chose: dans tous les cas, c’est très laid. Point.

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