Vybz Kartel, Dieu de son état.
Par Diane Lebel, illustrations par Max Imator

Fin novembre 2011. Un type à la dégaine étrange, peau noire décolorée à la Michael Jackson 1985 et criblé de tattoos de héros de films d’horreur, squatte toutes les timelines des sites hip-hop US et des apprentis gangsters. Quasiment inconnu au bataillon en France, Vybz Kartel fait pourtant figure d’idole nationale en Jamaïque. Maître incontesté du dancehall, il truste allègrement les charts et les gros titres de la presse d’une île qui vit depuis déjà vingt ans au rythme de ses riddims et de ses lubies. Décryptage d’un phénomène tout sauf naturel que seul le dancehall caribéen pouvait engendrer.
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Derrière les barreaux depuis le 3 octobre 2011, sous le coup d’accusations de meurtres avec préméditation et possession illégale d’armes à feu, les observateurs se disaient que la carrière météorique de Vybz avait probablement atteint son point d’impact. Mais quand est tombée la nouvelle de son évasion spectaculaire du pénitencier de Kingston, le 30 novembre dernier, elle a largement dépassé le cadre de son microcosme musical naturel. Tous les regards dans le monde se sont alors tournés avec curiosité sur Vybz Kartel et le parcours rocambolesque qui a fait de lui l’homme le plus important de la Jamaïque. Avec la complicité d’une poignée de codétenus, on apprenait que le musicien avait lancé une émeute, réussissant à prendre la fuite dans une fourgonnette blindée, revêtu des habits d’un maton. Bilan de sa rocambolesque évasion, douze blessés et un mort dans les rangs du personnel de la prison. Un scénario digne d’un grand épisode de la série Oz. Seulement voilà, l’histoire, bien qu’elle ait été largement relayée par de nombreux médias – y compris MTV – est tout aussi fictive qu’un épisode de la série de HBO. Pour les autorités pénitentiaires, ça ne fait pas un pli : c’est Vybz lui-même qui a donné l’ordre à ses sbires de propager cette folle rumeur. Mission réussie pour l’autoproclamé « World Boss » : même à l’ombre, il reste l’entertainer le plus controversé que la Jamaïque ait jamais engendré. Une réputation qu’il a soigneusement construite en vingt ans de carrière dans un milieu musical aussi chaotique que prolifique.
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» Le refrain de sa chanson « Clarks » est sur toutes les lèvres : tous les kids du pays troquent leurs baskets à virgule contre des Clarks «
L’école des clashs
Adidja Palmer est né en 1976 à Portmore, ville dortoir plutôt glauque à la périphérie de Kingston à laquelle il donnera le sobriquet peu reluisant de « Gaza ». Initié à la musique par ses oncles qui le traînent dans tous les soundsystems du quartier, élève dissipé qui ne tarde pas à se faire virer de son école, il prend la décision à onze piges de devenir musicien et commence à écrire frénétiquement des rimes. Il ne met pas longtemps à se tailler une réputation redoutable avec son attitude gouailleuse et ses vannes aiguisées. Son premier gros succès commercial, « Love Fat Woman », le propulse comme protégé de Bounty Killer qui lui permet de rejoindre son crew Alliance. Il a seulement dix-sept ans au compteur, et devient le ghostwriter de choix de son mentor, tout en apparaissant régulièrement sur plusieurs de ses morceaux. Devenu rapidement populaire grâce à son ultra productivité de hits, il n’hésite pas à claquer la porte au nez de l’Alliance en 2006. Et parce qu’il a le goût du drame et des histoires qui finissent mal, il se met alors à fricoter à grands coups de featurings avec l’ennemi juré de Bounty, Beenie Man. Tel un chef de gang mafieux soucieux de garder les mains propres, c’est à l’un de ses poulains les plus talentueux, Mavado, que Bounty va confier la tâche de laver son honneur. S’ensuit l’un des clashs musicaux le plus long et le plus fécond de l’histoire du dancehall jamaïcain. A grands coups de chansons et de contre chansons, les deux artistes squattent sans ménagement le hit parade national. Sur scène et sur disques, les attaques restent strictement verbales et le talent égal des deux artistes permet de rester sur un statu quo confortable qui pourrait bien durer une éternité. Mais dans la rue c’est une autre histoire. Les kids s’embrasent pour ce duel au sommet, s’approprient les codes des deux tribus, la « Gaza » de Vybz et la « Gully » de Mavado en recouvrant les quartiers de graffitis, et plus inquiétant, les gestes violents se multiplient entre factions rivales. Une situation de quasi guerre civile qui ne tarde pas à inquiéter sérieusement les autorités jamaïcaines, tant et si bien qu’en décembre 2009, le premier ministre Bruce Golding réunit sous son égide les deux artistes afin de leur faire accepter un plan de réconciliation. Comme deux gamins penauds convoqués chez le proviseur, Vybz et Mavado s’engagent devant les caméras de tout le pays à enterrer la hache de guerre. Croix de bois croix de fer. Ça tombe bien, Vybz a déjà la tête ailleurs et des ambitions bien plus larges que les 11 000 mètres carrés de son île.
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Le Jay-Z de la Jamaïque
Contrairement à son rival, le Gaza Emperor ne compte pas se contenter d’être une idole dans le cadre des frontières jamaïcaines. L’Amérique, il la veut, et il l’a eu. Et ce même s’il n’y a quasiment jamais mis les pieds. Depuis 2009 et ses deux hits internationaux « Ramping Shop » et « Dollar Sign », il est devenu la coqueluche que tous les artistes US s’arrachent, de Rihanna à Lil Wayne en passant par Busta Rhymes et M.I.A. Avec parfois jusqu’à trois nouveaux titres par semaine sur iTunes, il s’est imposé comme la caution dancehall de qualité des featurings et des refrains, comme sur le magistral « Pon de Floor » de Major Lazer. Pour son dernier album sorti l’année dernière, Kingston Story, il s’est payé le luxe rare pour un artiste jamaïcain de le faire entièrement sous la houlette du producteur brooklynite que tout le monde s’arrache, Dre Skull. Venu bosser et se dorer la pilule aux côtés du World Boss pendant quelques mois, l’autre Dre ne tarit pas d’éloges sur Vybz qu’il nomme régulièrement dans ses interviews le plus grand artiste jamaïcain de sa génération. Avec environ 3 000 à 4 000 chansons à son actif, soit déjà dix fois plus qu’un artiste grisonnant arrivé en bout de carrière, il n’est pas rare de voir Vybz squatter à lui seul les cinq premières marches des tops singles en Jamaïque. L’artiste hyperactif est à la tête d’un des collectifs les plus dynamiques de la Jamaïque – le Portmore Empire – et a créé son propre label Adidjahiem/Notnice Records. Avant son incarcération en octobre dernier, il se faisait même construire un studio flambant neuf dans le quartier d’Havendale à Kingston. Au-delà de sa production artistique qu’il contrôle de A à Z, le World Boss est avant tout un entrepreneur. Le Jay-Z jamaïcain, comme il le fredonnait avec arrogance il y a quelques années.
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Du rhum et des paires de pompes
À l’image de son alter-ego américain, Vybz a su dépasser son rôle d’entertainer pour faire de son nom une véritable marque. Début 2010, le refrain de sa chanson « Clarks » est sur toutes les lèvres « Everybody haffi ask weh mi get mi Clarks ». Vybz parade en Desert Boots sur la pochette, et se vante auprès de la presse de posséder plus de cinquante paires de la marque historique anglaise. Même effet que Liam Gallagher dans les années 90 : tous les kids du pays troquent leurs baskets à virgule contre des Clarks, et la marque fait un come-back aussi inattendu que fracassant dans le streetwear jamaïcain. Conscient de son rôle de modèle et des retombées économiques qu’il peut en tirer, Vybz lance sa propre marque de t-shirts et de chaussures. Il a déjà inondé le marché jamaïcain de sa boisson fétiche, le Street Vybz Rum, qu’il produit et distribue lui-même, et il a aussi sa propre marque de capotes. Dans le club qu’il a racheté à Kingston et rebaptisé le Building, il organise des dance parties hebdomadaires qui font fureur. Le Street Vybz Rum y coule à flots, les murs sont recouverts de fresques à son effigie. Plus fort qu’un Jay-Z, peut-être même plus égocentrique, Vybz n’a aucun mal à admettre que son image est devenue aussi importante que sa musique. Il n’est pas qu’une star du dancehall, c’est une pop star à part entière qui façonne son image comme peut le faire une Lady GaGa. Tous les moyens sont bons, y compris les plus douteux. Dans l’émission de télé-réalité Teacha’s Pet, dix femmes venues des quatre coins du monde se crêpent le chignon avec un but ultime : séduire l’ami Vybz. Dans la vidéo d’appel à candidature, le chanteur – connu pour ses paroles misogynes et ses multiples sex tapes – rassure la future élue de son cœur : « I’m AIDS free, HIV free, but definitely not hater free ». Si le coeur vous en dit, les épisodes non censurés traînent sur internet.
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» Free Vybz Kartel, un slogan qui est devenu une sonnerie de portable à la mode et qu’une fan n’a pas hésité à se faire tatouer sur le front «
Une dépigmentation assumée
Il serait un brin naïf de penser que quelques termes peu élogieux sur la gent féminine pourraient entacher la popularité d’une star du dancehall. En revanche, le changement de son apparence physique fait grincer des dents au pays qui a vu la naissance du mouvement rasta et les revendications de Bob Marley. Depuis le début de sa carrière, son apparence physique a radicalement changé, sa peau devenant au fur et à mesure de plus en plus claire. Il a souvent attribué tantôt ironique, tantôt sérieux, ce phénomène de dépigmentation à l’utilisation d’un savon populaire en Jamaïque, le cake soap, poussant la provocation jusqu’à commercialiser sa propre marque de cake soap à son effigie. Il présente tous les effets d’un abus d’hydroquinone, sans surprise le même médicament hautement cancérigène dont le King of Pop a usé et abusé. La controverse a pris de l’ampleur quand Carolyn Cooper, professeur d’université spécialisée en littérature jamaïcaine et chroniqueuse au sein du Jamaica Gleaner, a écrit une série d’articles incendiaires sur les dévastes de la mode du blanchiment de la peau dans son pays, prenant volontiers comme cible principale le chanteur, responsable selon elle de véhiculer une image peu respectueuse des valeurs afro-centriques de la musique reggae. A la grande surprise de ses fans, Vybz Kartel a accepté l’invitation de Carolyn à se rendre sur le campus pour débattre avec elle de ces questions. Dans un amphi plein à craquer, la star du dancehall a livré un exposé brillant, référencé et argumenté. Partant du principe que beaucoup de choses qui ont été tabous à une époque ne le sont plus, il a revendiqué son droit à faire ce qu’il voulait de son corps, y compris l’utiliser comme une toile. De son corps devenu pâle, et couvert de taches laissées par le traitement, Vybz en fait un manifeste : la liberté de faire exactement ce qu’il veut.
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« Free Vybz Kartel »
Conscient que son succès repose sur l’ambivalence de son rôle de modèle de réussite et de créateur de controverses, Vybz Kartel a largement prouvé que les moyens pour qu’on parle de lui importaient peu, du moment qu’il restait l’idole de son pays. Ce passage par la case prison est-il l’un de ses ultimes stratagèmes, un moyen supplémentaire d’asseoir sa réputation sulfureuse ? La situation semble pourtant lui échapper, et rien ne dit que Vybz soit de retour sur les ondes ou dans son club avant un bon bout de temps. Accusé d’avoir participé au meurtre de l’homme d’affaires Barring « Bossie » Burton qu’il aurait tabassé à mort dans sa propre demeure, il est depuis soupçonné d’être à l’origine de plusieurs autres homicides commis ces dernières années dans le district de Saint Catherine où son gang de Portmore fait la loi. Jamais à court d’idée pour se sortir du pétrin, il a ordonné à sa protégée Gaza Slim de porter plainte pour une fausse histoire de vol concernant Clive « Lizard » Williams, l’un des types qu’il est accusé d’avoir fait disparaître mais dont le corps n’a jamais été retrouvé. Un plan béton censé prouver que l’homme est toujours en vie. Seul hic, la police a saisi le portable de la jeune femme et a trouvé le texto où Vybz détaillait son stratagème, ajoutant à la liste des inculpations celle d’entrave à la justice. Une erreur de débutant qui n’aide pas le travail de ses avocats qui ont du pain sur la planche s’ils veulent satisfaire les voix qui s’élèvent un peu partout dans l’île au son de « Free Vybz Kartel ». Un slogan qui est devenu une sonnerie de portable à la mode et qu’une fan n’a pas hésité à se faire tatouer sur le front il y a quelques semaines. Aux dernières nouvelles, le procès – dont la date est sans cesse repoussée – devrait avoir lieu en mai.









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