Pierre et les Loups.
Par Raphaël Malkin – Photos VD – Paru dans Snatch #12
C’est l’histoire d’un type qui a passé sa vie dans les allées le long des podium, devant les scènes parfois, derrière les rideaux souvent aussi. Hier au premier rang de la maison Yves Saint-Laurent, mais pas forcément au premier plan, Pierre Bergé le sage de la mode demeure, aujourd’hui encore, l’un des parrains qui comptent, ceux avec qui c’est toujours un plaisir de parler de culture et d’air du temps.
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Ce jour-là, les bords de Seine déroulaient leur macadam à des hordes de modasses en chaleur – jeunes filles et jeunes hommes confondus – sapées de vêtements en cuir, en latex ou en poil de lama dont on peinait à envisager avec certitude, rien que le col et les manches. Voilà un giga barnum de cyborgs surexcités prêts à dégainer le regard sévère qui claque, au cas où un street-styler tokyoïte débarquerait sans prévenir au coin de la rue. Coucou la Fashion Week version 2012, sale bambine de Dark Vador le cuirassé et de John Galliano l’acidulé.
Au même moment, Pierre Bergé nous recevait au calme dans son vaste bureau de l’avenue Marceau. Tiré à quatre épingles dans son costume sur mesure, le vieil homme – il va sur ses 82 piges – présentait la dégaine posée du sage, celui qui observe les mouvements du monde mais n’en pense pas moins. Le célèbre compagnon, confident, mentor et éminence grise du couturier Yves Saint-Laurent – dont le portrait habille les quatre coin de la pièce – peut faire figure de relique d’un autre temps, à quelques années lumières des vrombissements gargantuesques des défilés du jour. Au risque de paraître pour un vieux rabat-joie, Pierre Bergé semble d’ailleurs s’imaginer comme l’un des derniers héritiers d’une époque au cours de laquelle la Fashion Week était – semble-t-il – une affaire de bon goût, de prestance et de prestige, et où la Mode avait – semble-t-il aussi – encore du sens sous la couture.

Pour autant, il serait trop bête de décrire notre hôte sous les seuls traits d’un père Fourras fashionisto quelque peu aigri par les années. Voilà un petit bonhomme dont la passion sincère pour toutes les créativités du monde sous-tend une véritable modernité, par delà les rides et l’usure du temps qui passe. Une passion qui pousse aujourd’hui l’ami Pierre à investir la fortune qu’il amassé au cours de quarante années passés dans les backstages de la haute couture, là où la création est à la peine. A la tête de la Fondation Yves Saint-Laurent, Pierre Bergé s’impose aujourd’hui comme l’un des principaux mécène, et donc l’un des principaux piliers, de la vie culturelle française. Un statut tutélaire qui nous oblige à retrouver la trace du berger dans bien des endroits, des colonnes du Monde (il en est actionnaire) aux sièges de l’Opéra Bastille (il en est l’ancien directeur) jusque dans les meetings socialistes (après s’être affiché aux côtés de Ségolène Royal en 2007, il vient d’annoncer son soutien à François Hollande). S’il est à peu près partout, M. Bergé a donc un avis sur tout. Généralement dans le mille, parfois à côté de la plaque, mais toujours pinçant.
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« Le mot créateur est ridicule, on en abuse ; tout le monde se dit créateur aujourd’hui »
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Au moment même où nous démarrons cette interview, la Fashion Week parisienne bat son plein. Faites-vous toujours partie du microcosme modeux ?
J’ai vécu quarante ans dans ce métier, au côté du plus grand couturier de son temps. Aujourd’hui, ce qui se passe ne m’intéresse pas plus que ça, j’ai pris mes distances. Et puis le groupe PPR (Pinault Printemps La Redoute – ndlr), qui possède YSL ne juge pas bon de me consulter.
Le monde de la mode ne vous manque-t-il vraiment pas ?
Pour Saint-Laurent, la mode était une chose très sérieuse. Il avait une doxa absolue : un vêtement doit être porté. Et une autre de ses règles était que l’on devait vendre tout ce que l’on montrait et montrer tout ce que l’on vendait. Il n’y a jamais un vêtement qui a été fait uniquement pour la presse et qu’on ne mettait pas en vente ; il n’y a jamais eu non plus de vêtements confectionnés pour des collections parallèles destinées à certaines clientes et que l’on ne montrait pas. Or, aujourd’hui, c’est comme cela que ça se passe. Toutes ces choses mises bout à bout font que ce métier s’est perverti. L’ambiance de la mode d’aujourd’hui n’est pas la mienne.
Mais cela ne veut pas dire que je ne me reconnais plus dedans, ça ne veut pas dire que j’ai perdu pied. Ne croyez pas que je ne reconnaisse pas le nord du sud – je n’ai pas perdu le nord. Disons juste que ça ne m’intéresse plus.
On a l’impression que, selon vous, la mode croule aujourd’hui sous un amas de fioritures…
Oui, c’est ça. J’ai connu la mode comme un métier de rigueur et d’exigence. Aujourd’hui, ce sont beaucoup d’amateurs qui évoluent dans ce métier. De plus, si nous parlons de la haute couture stricto sensu, il s’agissait d’un métier qui voulait dire quelque chose, avec de vraies clientes qui subissaient plusieurs essayages, qui payaient fort cher et qui attendaient des semaines, voire des mois, pour avoir une robe. Tout ça n’existe plus… Aujourd’hui, il n’y a plus que du show et l’hystérie qui va avec. Le vêtement est devenu accessoire, on ne parle donc plus de mode. C’est comme si l’on faisait plus attention au paquet cadeau qu’au cadeau lui-même. Mais je dois sûrement avoir ma part de responsabilité là-dedans. J’ai fait partie de ce show.
Vous dites souvent que la mode est faite par des couturiers et non par des créateurs. Pourquoi ?
Le mot « créateur » est ridicule, on en abuse ; tout le monde se dit créateur aujourd’hui.
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« La femme de la rue porte du Saint-Laurent sans le savoir »
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Enfin, le couturier crée quelque chose. C’est en cela qu’il est créateur non ?
Mais il n’y a pas de couturier non plus ! Ce mot-là s’applique à la haute couture. Le souci, c’est qu’il n’y a plus de haute couture… Enfin, il y a deux maisons qui font aujourd’hui semblant d’en faire : Chanel et Dior.
Deux maisons qui sont les seules à avoir également pénétré le terrain social selon vous…
Givenchy, Madame Grès, Dior, Balenciaga, qui vous voulez, voilà des couturiers qui ont fait des vêtements merveilleux mais qui ont en commun d’avoir campé sur leur panthéon esthétique. Seuls Chanel et YSL ont quitté cela pour pénétrer sur le territoire social effectivement. Ces deux couturiers faisaient de la mode pour rassurer les femmes. Ils ont travaillé pour des femmes de leur temps, des femmes actives qui conduisent leur voiture, montent dans des trains et des avions, des femmes indépendantes. YSL a voulu accompagner son époque, le bouleversement de la condition des femmes en général, dans la conquête de ces dernières pour l’IVG, la parité en politique. YSL a déclaré un jour que si « La mode ne devait consister qu’à habiller des femmes riches, ce serait bien triste. » C’est une phrase capitale.

Mais ces fameuses femmes riches n’étaient-elles pas le principal public d’Yves Saint-Laurent justement ? Il ne bossait pas vraiment pour la femme de la rue…
Je ne suis pas d’accord avec vous. Du tout. Il n’y a pas besoin de porter pour aimer, il n’y a pas besoin de porter pour revendiquer. Je pense que le passage – qui n’est pas androgyne – du masculin au féminin chez Saint-Laurent est un passage qui a été suivi par toutes les femmes jusqu’à aujourd’hui. Vous, vous pensez que les femmes de la rue ne portent pas de Saint-Laurent parce qu’elles ne peuvent pas s’en offrir. Moi, je vous parle de changement social. YSL a adapté pour les femmes le pantalon, le caban, le trench-coat, le costume et même le smoking. La femme de la rue porte du Saint-Laurent sans le savoir. Je croise les doigts pour que les couturiers de demain continuent de dialoguer avec la rue. Il faut à tout prix arrêter avec cette idée du créateur enfermé dans sa tour d’ivoire, qui vit avec ses fantasmes. Il faut faire de la mode pour les femmes d’aujourd’hui ! La mode se conjugue au présent ! Dans les années 60, j’ai connu deux couturiers – Courrèges et Cardin – qui faisaient de la mode pour l’an 2000 et il y a un tas d’imbéciles qui trouvaient ça formidable. C’était une mode absurde ! Si vous voyez aujourd’hui des femmes habillées en Courrèges et Cardin, vous m’appellerez pour que je voie un peu à quoi ça ressemble. Plus aucune femme ne porte de petites bottes blanches en vinyle de nos jours… Et c’est pareil pour ceux qui pensent au passé. Rappelez-vous ce pauvre John Galliano qui faisaient des robes à tournures comme si on vivait encore au temps de Napoléon III : je me demande très sérieusement comment des journalistes de mode ont pu rendre compte de ça sans se demander à quoi ces vêtement pouvaient-ils bien servir. C’est peut-être beau mais ça sert à quoi ? Arrêtons ce bidon ! Je vous l’ai dit, il y a une doxa dans ce métier : il faut que le vêtement se porte ! Heureusement, aujourd’hui les gens ne veulent plus forcément être à la mode, ils ne suivent plus les délires des couturiers. Il n’y a plus que quelques femmes, russes généralement, bling-bling et vulgaires souvent, qui se plient encore à ces diktats.
Vous dites qu’il ne faut pas faire de mode au passé mais Yves Saint-Laurent vient de réembaucher Hedi Slimane, plus de dix ans après son départ pour Dior…
Pour le coup, ça n’a rien à voir. La création de mode, c’est d’abord avoir un style. Une fois qu’on l’a trouvé, on va ne pas changer. Hedi Slimane a toujours fait la même chose. Saint-Laurent aussi. On lui a d’ailleurs souvent reproché de tourner toujours autour du même truc. Dans une exposition, on pouvait voir cette immense collection de smokings qui partait de 1966 jusqu’en 2002. Dans un autre genre – et je ne fais pas de comparaison pour autant – Bach a toujours composé la même musique. Je trouve ça bien que Slimane revienne chez Saint-Laurent. Il s’agit de quelqu’un qui fait des vêtements portables.
D’où vient votre sensibilité pour la mode ?
De ma rencontre avec Saint-Laurent pardi ! Avant cela, il n’y avait rien. La preuve : j’ai côtoyé Christian Dior avant de rencontrer Saint-Laurent et, pourtant, je n’ai jamais vu une de ses collections. Pour moi, la mode était une affaire de gens riches qui s’achetaient des vêtements et les couturiers m’apparaissaient comme des types qui mélangeaient du bleu et du rouge avec plus ou moins de bonheur. Mais je n’étais pas le seul dans ce cas. Il y a cinquante ans, la mode n’avait pas l’importance qu’elle a aujourd’hui. A l’époque, on s’en foutait. Il a donc fallu ma rencontre et ma vie avec Saint-Laurent pour que je comprenne que ça allait plus loin, que c’était autre chose.
Vous avez grandi à La Rochelle, loin des strass et des paillettes des podiums. Les pieds dans la vase et l’odeur des marais sous le pif, plutôt. A quoi ressemblait votre jeunesse ?
À celle d’un adolescent qui ne réussissait pas très bien ses études et qui n’avait qu’une envie : foutre le camp. Et j’ai foutu le camp.
Pour monter à Paris ?
Si vous voulez…
Justement, avant de monter à Paris, où puisiez-vous vos références ? Que lisiez-vous ?
Je me souviens du tout premier livre que j’ai lu – j’avais neuf ans. C’était une traduction de David Copperfield de Charles Dickens. Mais ma plus grande révélation, c’est un philosophe allemand qui s’appelle Max Stirner. On peut le rattacher à la gauche hégélienne, comme Marx. Il a écrit un seul livre, L’unique et sa propriété, dans lequel il a développé une théorie de l’individualiste anarchiste. Grosso modo, Stirner y explique qu’il n’existe pas de liberté mais seulement des hommes libres. Marx a descendu cette théorie et moi – j’avais quinze ans quand j’ai lu ce livre – ça m’a évité d’être marxiste. Au contraire de mes amis qui l’ont tous été à un moment ou à un autre.
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« La police est arrivée et a fini par choper ceux qui couraient le moins vite : Albert Camus et moi »
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Vous êtes monté à Paris à dix-huit ans et très vite, vous avez commencé à fréquenter les cercles arty où l’on retrouvait Jean Cocteau, André Gide, Jean-Paul Sartre et compagnie. Comment un minot tout juste débarqué, finit-il par s’acoquiner avec cette intelligentsia ?
Quand je suis arrivé à Paris, j’ai fait une rencontre décisive : celle de Garry Davis (célèbre militant pacifiste américain dans les années 50 – ndlr), citoyen du monde. Je me baladais place du Trocadéro et je suis tombé sur lui alors qu’il était en train de planter sa tente de camping en face du Palais de Chaillot où se tenait l’Assemblée Générale des Nations Unies ; Davis voulait manifester pour réclamer la mise en place d’un « gouvernement mondial » et il était soutenu dans sa croisade par tous les intellectuels parisiens : Breton, Sartre, Camus ou encore Gide. Moi, attiré par le mouvement, je me suis retrouvé embarqué avec eux au moment où ils ont interrompu une séance de l’Assemblée Générale. La police est arrivée et a fini par choper ceux qui couraient le moins vite : Albert Camus et moi-même. Nous avons passé la nuit au poste, dans le Palais de Chaillot. Nous sommes sortis au matin et nous avons bu un café à la brasserie du Coq avant de nous dire au revoir.
Vous aviez parlé de quoi au comptoir ?
Oh, de rien, de la vie, des choses. Mais je vais vous faire un aveu : ça ne m’amusait pas beaucoup car je ne suis pas un grand admirateur de Camus. Je ne trouve pas qu’il soit un grand écrivain. Tout comme André Malraux d’ailleurs. Ce sont les deux serre-livres de l’intelligentsia contemporaine.
Je crois quand même savoir ce qu’est la littérature.
Repassons de la littérature à la mode un instant…
Ah, si à cette époque, vous m’aviez dit que je deviendrais ce que je suis devenu, et bien je ne vous aurais pas cru.
Comment avez-vous rencontré Saint-Laurent ?
Je suis tombé amoureux de Saint-Laurent, voilà tout. Vous savez, j’aurais pu mal tomber – on a le droit d’aimer n’importe qui. Nous nous sommes croisés – sans que nous nous soyons présentés – pour la première fois en 1957 à l’enterrement de Christian Dior dont Saint-Laurent avait été l’assistant pendant deux ans. Puis nous nous sommes retrouvés au moment où Saint-Laurent a présenté sa première collection pour Dior – collection à laquelle je n’ai rien compris d’ailleurs. J’ai juste senti qu’il se passait quelque chose de particulier, comme un événement. Je suis donc allé voir Saint-Laurent pour le féliciter comme j’aurais pu dire n’importe quoi à n’importe qui. Je dis toujours que, ce jour-là, Saint-Laurent a rencontré et la gloire et Pierre Bergé. Je ne sais pas ce qui a été le plus difficile à porter pour lui. Quelques jours après, une journaliste du magazine new-yorkais Harper’s Bazar organisait un petit dîner auquel elle avait convié cinq personnes dont Saint-Laurent et moi…

Comment monte-t-on une maison de mode au début des années 60 ?
A cette époque-là, je vivais avec Saint-Laurent. En 1960, il est embarqué au Val de Grâce après avoir refusé de faire son service militaire. Rappelons qu’à ce moment, le propriétaire de Christian Dior, Marcel Boussac, était également le patron du quotidien tendance Algérie française L’Aurore. Boussac a donc fait virer Saint-Laurent illico. C’est moi qui ai été chargé de lui porter la nouvelle au Val de Grâce. Après que je le lui ai dit, Saint-Laurent a marqué un temps d’arrêt, puis a lâché : « Tu sais, il ne nous reste pas grand chose à faire. Montons une maison. » J’ai répondu : « Absolument ! » Tout simplement. J’ai donc passé toute l’année 1961 à essayer de trouver de l’argent. En fait, je connaissais tellement de personnes qui avaient réussi dans les affaires et qui ne m’impressionnaient pas du tout, que je me suis dis que cela ne devait pas être plus difficile qu’autre chose. Ce que je continue de penser aujourd’hui.
Enfin, vous étiez quand même sur un piédestal : Saint-Laurent avait déjà acquis une certaine notoriété chez Dior…
Oui, je n’ai pas sorti Saint-Laurent ex nihilo. Grâce à cette renommée, les gens sont venus d’eux-mêmes travailler chez nous. Nous avons rapidement trouvé une première d’atelier pour les robes et une pour les tailleurs – sans elles, on ne pouvait pas démarrer. Les autres ouvrières ont suivi. Je me suis occupé personnellement des premières embauches dans la mesure où nous étions vraiment peu nombreux dans les bureaux.
Et comment gère-t-on une maison comme Saint-Laurent ?
Je suis un homme de gauche. Et contrairement à ce que beaucoup pensent, il existe une gestion de gauche et une gestion de droite. Je n’ai jamais eu de conflit social en quarante ans, pas une seule minute de grève, personne n’a jamais franchi la porte de mon bureau pour me demander une augmentation. Et puis j’ai renoncé au treizième mois. Il me semblait que cela accusait les disparités. Cela aurait fait gagner beaucoup d’argent aux cadres et à moi et pas beaucoup aux ouvrières et aux ouvriers. J’ai donc décidé de prendre le salaire de l’ouvrière la mieux payée et de le transformer en prime pour la donner à tous les employés de la maison, de Saint-Laurent au portier. Les gens qui sont rentrés chez nous à la création de la maison sont restés jusqu’au bout pour la plupart.
Vous avez appris sur le tas le métier de patron de maison de couture, facile ?
Faites-moi l’amitié de croire que je ne suis pas tout à fait bête.
Enfin, c’est quelque chose de relativement lourd à gérer…
Et alors ? J’ai su réagir quand il fallait. Quand le prix des matières premières a augmenté, j’ai rehaussé le prix des vêtements. Et les clientes ont suivi. Au final, tout ça a tenu le coup. J’ai sûrement fait des conneries mais elles n’ont pas dû avoir beaucoup d’incidence.
Pierre Bergé s’arrête soudainement et se met à fixer avec insistance le iPhone qui sert à enregistrer cette interview. « Il a l’air compliqué votre appareil. Moi j’ai juste un petit Nokia » finit-il par lâcher, tout en sortant son petit téléphone rouge, le genre qu’on pouvait gagner en 2003, si l’on était sélectionné pour la Skyroulette.
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« Tom Ford, je n’ai jamais aimé le personnage, ni son style, ni son travail. Cet homme n’a pas de talent »
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Comment s’est fait le rapprochement entre le groupe PPR et Saint-Laurent en 2002 ?
De manière très simple : sans que je sois au courant et sans que je sois d’accord. Ce qui ne veut pas dire, par ailleurs, que je l’ai désapprouvé. J’avais un associé majoritaire, Sanofi, qui, un beau jour, a décidé de se séparer de toutes ses activités annexes pour ne se concentrer uniquement que sur ses laboratoires pharmaceutiques. Un matin, j’ai donc appris qu’ils avaient vendu à Gucci, propriété du groupe PPR.
Les relations avec PPR ont-elles été faciles ?
Tandis qu’Alber Elbaz dirigeait le prêt-à-porter et Hedi Slimane les collections masculines, Saint-Laurent et moi voulions seulement pouvoir continuer à faire de la haute couture avec les mêmes conditions qu’avant – soit le même nombre de couturières notamment. Ce que nous avons obtenu sans difficulté malgré le fait que cela coûtait très cher à PPR. Le souci, c’est qu’au même moment, Tom Ford, qui dirigeait Gucci, s’est comporté comme un Texan qui veut remettre les choses en place. Avec lui, il n’y a eu aucun dialogue. Quand Saint-Laurent a voulu lancer un parfum sur lequel il travaillait depuis deux ans, Monsieur Tom Ford a décidé d’imposer le sien au tout dernier moment. Naturellement, cela a fait un flop absolu.
Et cela ne s’est jamais arrangé avec Monsieur Tom Ford ?
Pas vraiment. Je n’ai jamais aimé le personnage, ni son style, ni son travail. Cet homme n’a pas de talent. Je n’aime pas Tom Ford parce qu’il a dévoyé l’image de Saint-Laurent ; je n’aime pas Tom Ford parce qu’il s’est séparé d’Alber Elbaz et Hedi Slimane. Il n’est bon qu’en marketing.
Pourquoi avez-vous arrêté vos activités à la tête d’Yves Saint-Laurent en 2002 ?
Saint-Laurent ne se retrouvait plus dans la mode, ça ne l’intéressait plus. Il n’y avait plus personne, il n’y avait plus que lui. Il en avait marre, il voulait arrêter.
Et vous, vous ne pouviez pas continuer sans lui ?
Bah, qu’est ce que c’est que cette plaisanterie ? Avec qui, aurais-je continué ? Non, il n’en était pas question.
Pourriez-vous remonter une maison tout seul ? Quelle est la viabilité d’une enseigne indépendante aujourd’hui ?
C’est impossible de se lancer en indépendant de nos jours. Les investissements seraient trop lourds pour être assumés et les retours sur investissement tarderaient trop à venir. En clair, la mode stricto sensu, c’est à dire le vêtement, ne rapporte pas assez d’argent. Aujourd’hui, il ne suffit plus d’ouvrir une maison, il faut autre chose en plus, il faut faire des parfums, des cravates. Et sur ce créneau, le seul moyen d’exister reste de faire partie de grands groupes. Normal alors que ces derniers aient mis la main sur le marché. Les dernières petites maisons existantes sont comme des bouchers de province : tôt ou tard, elles seront rattachées aux supermarchés, c’est à dire les grands groupes.
Ces fameux grands groupes ont vampirisé la mode en quelque sorte…
Ils ont un monopole, c’est clair. Ce qui m’attriste, c’est que ces grosses holdings ont très souvent une démarche commerciale et se foutent de l’esprit des maisons. La mode va de plus en plus tendre vers un modèle façon Zara, avec des circuits de production court au bout desquels les prix s’ajustent facilement. Tout ça est très industriel. Et le pire, c’est que la presse joue également ce jeu-là. Aujourd’hui, les médias sont aux ordres de ces grands groupes, ils rendent toujours compte de leurs collections mêmes si ces dernières ne le méritent pas. Il y a tellement de publicité et donc d’argent en jeu… Avant, les choses ne se passaient pas comme ça. Vogue France a par exemple consacré sa couverture à Saint-Laurent dès sa troisième collection. A cette époque, nous n’avions pas une licence et nous n’avions jamais dépensé un sou pour la publicité. Jamais. Aujourd’hui, je défie qui que ce soit de me dire qu’un inconnu qui n’a pas un franc puisse obtenir une telle exposition dès sa troisième saison. Je serais tellement heureux qu’on me fasse mentir pour le coup. J’attends avec impatience la journaliste mode qui s’emballera pour un jeune couturier au point de lui consacrer quatre ou cinq pages dans sa publication.
Il reste une facette de la mode que nous n’avons pas encore abordé : celle qui porte un slip. La mode masculine existe-t-elle selon vous ?
On reste assez loin de l’idée de la mode je pense. Quand je vous regarde vous et votre collègue photographe, je remarque que vous êtes habillés de manière identique, dans un style qui laisse penser que vous vous foutez de tout. Vous êtes ni habillés, ni pas habillés. Vous êtes ni à la mode, ni pas à la mode. Et alors ? On s’en fout. Personne n’aurait débarqué dans mon bureau comme ça il y a trente ans. Vous seriez venus, au minimum, avec une veste et une cravate. Mais j’approuve la façon dont vous vous présentez aujourd’hui, j’y adhère ! C’est formidable même.
Enfin, quand on descend dans la rue, on observe bien des tendances qui dessinent un vestiaire masculin. Prenez par exemple ce qu’on appelle le street-wear, cette panoplie très relâchée dont le milieu hip-hop est le porte-étendard…
Mais on parle ici d’une poignée de gens. Des happy few… ou des unhappy few, comme vous voulez.
Au final, la majorité des hommes se fringuent en costume cravate, on en est toujours là. Pas vous aujourd’hui, mais si vous allez ailleurs, vous serez comme ça.
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« Personne n’aurait débarqué dans mon bureau comme ça il y a trente ans. Vous êtes ni habillés, ni pas habillés. Et alors ? On s’en fout. »
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Mais il y a quand même quelque chose au delà du simple combo costume cravate non ?
Il y a tout, il y a ce que l’on veut, mais ce n’est pas de la mode.
Qu’est-ce que c’est alors ?
La liberté. Les gens font ce qu’ils veulent, c’est très bien nan ? Moi, je ne vois pas de tendances particulières – si vous, vous les voyez, c’est votre problème. Les garçons que j’observe, je les trouve plutôt détachés de la mode. Mais, de toute façon, j’ai compris depuis longtemps que l’habit ne faisait pas le moine, que tout ça ne voulait plus rien dire. Je m’en fous. Le meilleur exemple dans le genre, c’est Alber Elbaz : voilà un type qui fait de la mode mais qui est habillé façon « décrochez-moi ça ». Vous avez déjà vu Alber Elbaz ? C’est rien du tout. Enfin, il s’habille comme il veut et c’est très bien comme ça. Au final, je dirais que la mode masculine n’existe pas vraiment. Disons qu’il y a juste des consommateurs qui se retrouvent dans certains vêtements.
La boucle est donc bouclée… Vous n’avez pas attendu la fin de vos activité au sein de la maison de haute couture Yves Saint-Laurent pour investir d’autres terrains – notamment dans le théâtre. D’où vient cette envie de faire autre chose ?
Il y avait surtout une envie de faire quelque chose par moi-même et pour moi-même, sans Saint-Laurent. Mais vous savez, j’ai toujours accepté la position dans l’ombre de Saint-Laurent, personne ne m’a jamais vu essayer de passer devant. Je m’en fous de ça. Sur ce sujet-là, les gens disent souvent que Saint-Laurent n’aurait jamais rien fait sans moi. Je ne suis pas d’accord : bien sûr qu’il n’aurait pas fait cette carrière et cette maison sans moi mais il aurait fait autre chose. Il avait trop de génie pour ne pas faire autre chose. J’en suis persuadé.

C’est quand même marrant cette façon de dériver toujours vers Saint-Laurent… Revenons à vous et à vous seul. Le premier investissement que vous faites en dehors de Saint-Laurent, c’est le rachat d’un théâtre à Paris en 1977.
Oui, j’étais allé voir une pièce de Peter Schaefer à New York et j’ai décidé d’en acheter les droits sur un coup de tête, comme ça. À Paris, il a fallu trouver un metteur en scène et des acteurs pour monter la pièce. Elle a été jouée pendant trois mois au théâtre de la gare d’Orsay où elle a eu un grand succès. Nous avons ensuite dû trouver un autre endroit pour continuer à la présenter mais aucun théâtre ne nous convenait : ils étaient tous, ou trop grands, ou trop petits. Finalement, il ne restait que l’Athénée. L’idée de racheter un théâtre ne m’avait jamais traversé l’esprit jusque-là mais il y avait quelque chose de particulier avec l’Athénée : c’était le premier théâtre où j’étais allé de ma vie, c’était la maison mère de Louis Jouvet dont je suis un admirateur… Je me suis donc laissé embarquer.
La sonnerie d’un téléphone vient alors perturber notre conversation. Il s’agit de son bigo de bureau. Notre interlocuteur se lève pour décrocher. « Font chier ces gens » bougonne-t-il. « Allo, qu’est-ce qui se passe ? A quelle heure est mon déjeuner ? Oui oui, allez ça va » enchaîne-t-il avant de raccrocher. Coup de pression. De l’autre côté du combiné, on imagine alors un secrétaire tout fébrile, des vapeurs sous les aisselles.
Après l’Athénée, vous avez pris la direction de l’Opéra Bastille en 1988. Comment cela s’est-il goupillé ?
C’est François Mitterrand qui m’a demandé s’il n’y avait pas un autre terrain qui m’intéressait, à part le théâtre. A l’époque, la Bastille était un trou, c’était donc un challenge pour moi. Il fallait faire vivre ce trou. J’ai donc pris la Bastille en quelque sorte.
Au bout du bout de ces investissements, votre activité de mécène à la tête de la Fondation Yves Saint-Laurent apparaît aujourd’hui comme la finalité logique de votre parcours…
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« Je dirais que la mode masculine n’existe pas vraiment. Disons qu’il y a juste des consommateurs qui se retrouvent dans certains vêtements. »
En fait, je crois que j’ai fait ça toute ma vie. Dans les années 60, j’ai aidé Copi (Raúl Damonte Botana, dramaturge argentin installé à Paris à l’époque – ndlr) à monter une pièce alors qu’il n’avait pas un sou. C’est naturel. Enfin, moi je trouve. Mais je ne fais pas de la redistribution hein, je pense juste qu’il faut être aux côtés des créateurs.
Surtout aujourd’hui ?
Surtout oui. Aujourd’hui, la rue de Valois (le Ministère de la Culture – ndlr) n’est pas soutenue. Et ce n’est pas une affaire de d’argent mais plutôt une question de personnalité. Nous avons à la tête de l’Etat un homme qui n’est pas pétri de culture, qui s’en fout. Il n’y a donc aucune raison d’en faire un enjeu. Je ne vais pas revenir sur l’affaire de la Princesse de Clèves (En 2007, le candidat Nicolas Sarkozy avait brandi la présence de ce roman publié anonymement en 1678 pour ironiser sur la difficulté de certains concours d’entrée dans l’administration publique. Cette saillie lui avait valu la méprise de bien des intellectuels et chercheurs – ndlr) mais quand même ! Quand même ! Chirac, c’était pareil. Habilement, il pouvait faire croire qu’il aimait la poésie coréenne du VIIème et du VIIIème siècle mais personne n’était vraiment dupe, m’enfin. Il s’était juste trouvé un petit camp retranché au delà duquel il pouvait envoyer tout le reste balader. Et c’était également la même chose avec Jospin et les socialistes, entre 1997 et 2002. Depuis tout ce temps, on a l’impression qu’il y a un ministre de la Culture juste parce qu’il en faut un. Dans ces conditions, le mécénat est un exercice nécessaire à la survie de la création. La dernière fois que la culture a été considérée à sa juste valeur, c’est sous François Mitterrand, bien évidemment. A cette époque, le budget du Ministère avait doublé grâce au Président. Ce dernier était un homme de culture, pour lui la culture avait une importance considérable.
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« Nous avons à la tête de l’Etat un homme qui n’est pas pétri de culture, qui s’en fout »
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Considérez-vous que la culture soit réduite aujourd’hui à une sorte d’objet de consommation accessoire ?
Est-ce que vous pouvez me citer un seul politique, pas plus l’actuel président que le prochain et que d’autres aussi, pour qui la culture est essentielle ? Je parle de quelqu’un qui pourrait prendre un train ou un avion pour aller voir une exposition. Vous voyez beaucoup de politiques dans une salle d’opéra ? Juste, quand il s’agit d’une première où il faut absolument s’afficher. Moi, j’ai beaucoup de réticences vis à vis des gens qui s’achètent un passeport culturel. Personne ne comprend la culture aujourd’hui. Au mieux, c’est hygiénique : il faut faire de la culture comme on se brosse les dents, deux fois par jour. Ça ne va pas plus loin, ne vous faites pas d’illusion.
Selon vous, quels sont aujourd’hui les terrains culturels qui ont le plus besoin de l’aide du mécénat ?
Le livre, le cinéma. A ce titre, je ne considère pas que recevoir des Oscars pour un film aussi vulgaire que The Artist soit quelque chose de culturel. Sûrement pas. Pour le coup, je ne suis pas très fier de la France.
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« Chirac pouvait faire croire qu’il aimait la poésie coréenne du VIIème et du VIIIème siècle, mais personne n’était vraiment dupe.»
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Et est-ce que vous pourriez faire des dons dans des domaines que vous ne connaissez pas ?
Mais quel est le domaine qui m’est étranger justement ? Je voudrais le savoir.
Si par exemple un rappeur vient vous voir et vous expose ses difficultés pour enregistrer son album…
Euh… oui. Enfin, ça ne m’est pas étranger. Mais, en effet, ce n’est pas ce qui me fait bander le plus, c’est certain. Bon, on a le droit hein.
Pourquoi cela ne vous est pas étranger ?
Parce que je sens très bien que c’est de la culture, je vois qu’il s’agit de cela. Et puis je vais vous dire autre chose : je considère que les gens qui décrochent de la culture contemporaine, c’est grave. Je crois que si l’on n’aime pas la musique de son temps ou la plastique de son temps, eh bien, c’est que l’on ne sait pas entendre et que l’on ne sait pas voir. Cela ne veut pas dire que j’aime tout mais je veux avoir l’humilité de dire que je suis convaincu que si je n’aime pas, c’est qu’il me manque quelque chose.
Cela vous est-il déjà arrivé ?
Bien sûr. Aujourd’hui, il faut admettre que la culture a changé de camp. Elle ne se trouve plus dans des humanités, ni dans le grec et le latin. Elle est passée ailleurs, elle est peut-être dans les tags, elle est dans la musique de la jeunesse. S’il y a encore des jeunes qui savent réciter un poème de Baudelaire, il y en a de moins en moins. Aujourd’hui, on récite d’autres choses et il faut l’accepter. Depuis les Beatles, on est passé dans une nouvelle ère.
Le tag, constatez-vous simplement que c’est de la culture ou l’avez-vous compris comme tel ?
Je l’ai compris. Il y a des gens de talents dans ce domaine. Bon, je ne suis pas en train de vous dire que c’est ce que j’aime le plus et que c’est ce que j’achète tout le temps. J’ai l’âge que j’ai hein, dans mon bureau, il y a un Picasso. Et si ce n’était pas un Picasso, il n’est pas dit que j’aurais accroché un tag. Enfin, ça viendra peut-être un jour.

Pour l’opinion publique, votre dernier acte de mécénat, c’est votre arrivée dans le capital du journal Le Monde, aux côtés de Matthieu Pigasse et Xavier Niel…
Donner dix millions d’euros, oui c’est du mécénat. Il ne fallait pas laisser tomber Le Monde et il ne fallait pas qu’il soit repris par n’importe qui.
Au moment où vous trois aviez fait passer des entretiens pour nommer le directeur de la rédaction, vous êtes tombé sur un drôle de candidat : Raphael Meltz, patron de la revue Le Tigre. Un type qui voulait notamment faire du Monde un canard gonzo où le reportage de terrain aurait été la seule règle qui compte. Vous ne l’avez pas finalement pris, mais vous avez déclaré après-coup que c’est sur ce genre de personnages que vous avez parié tout au long de votre carrière.
S’il n’y avait eu que moi, c’est lui que j’aurais engagé. Parce qu’il faut faire des paris dans la vie ! Sa manière d’être m’attirait, c’était l’anti Izraelewicz (Erik Izraelewicz, actuel directeur de la rédaction du Monde – ndlr)). Mais bon, dans le même temps, je comprends très bien que Le Monde représente beaucoup d’argent, beaucoup de choses et que ce n’est peut-être pas le journal adéquat pour faire ce genre de pari.
Vous auriez pris Meltz pour donner quel esprit, quelle silhouette au Monde ?
Un esprit et une silhouette de sa génération, celle d’un type de trente ans. Après je ne sais pas à quoi aurait pu ressembler le journal. Je ne lui aurais pas tenu la main à ce type, ce n’est pas mon genre. Et puis vous le savez bien : au Monde, les actionnaires n’ont aucun pouvoir. Les journalistes ont élevé un cordon sanitaire, un mur de Berlin. Et le souci, c’est qu’ils ne savent pas qui est à l’ouest et qui est à l’est. Je trouve ça ridicule.
Mais le propre du mécénat n’est-il pas de ne pas s’occuper du pouvoir ?
Oui mais il pourrait quand même y avoir un petit peu plus de dialogues entre les journalistes et les actionnaires dans le cas du Monde. Ça nous éviterait d’être mis devant le fait accompli et d’être réduit à dire « j’aime » ou « je n’aime pas ». Mais bon, même si je ne suis pas d’accord avec tout ce qui se passe dans le journal, tout ça n’est n’est pas très grave. Je ne regrette en rien mon engagement au sein du Monde. Si c’était à refaire, je le referais, je redonnerais de l’argent, même à fonds perdus. Aujourd’hui, ce qui compte, c’est que ce journal est sauvé et qu’il va même gagner de l’argent.
On sent une certaine amertume poindre en vous sur ce point-là, comme sur tous les autres abordés au cours de cette interview. Rassurez-nous : il y a quand même certaines choses qui continuent de vous enthousiasmer dans la vie ?
Evidemment. Quelles que soient les époques et les situations, il y aura toujours un garçon ou une fille qui fera montre de créativité et éblouira tout le monde. Ce sera un écrivain, une architecte ou bien un musicien. Il y aura toujours quelque chose ; ça, c’est formidable.
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